Au Moyen-Orient, la chaîne qatarie beIN Sports, cible d’un piratage géopolitique

L’ombre de Riyad se profile derrière un bouquet crypté qui s’apprête à diffuser les matchs du Mondial 2018, détournant les programmes de l’empire de Doha.

Retransmettre l’intégralité du Mondial, sans avoir acquis le moindre droit média. Ce sera le hold-up de l’année au Moyen-Orient. Une chaîne de télévision pirate, nommée beoutQ, s’apprête à diffuser, dans des pays du monde arabe, les soixante-quatre matchs de la Coupe du monde de football, qui commence dans trois semaines en Russie.

Ce bouquet satellite crypté, inconnu des professionnels du secteur, détourne les contenus de beIN Sports, l’empire audiovisuel qatari, qui détient les droits des compétitions sportives les plus prestigieuses au monde, comme la Ligue des champions, les principaux championnats européens, et le Mondial, pour le football, ainsi que le championnat de basket américain (NBA).

Tous les programmes de ce groupe, propriété du fonds souverain du Qatar et levier de sa politique de rayonnement planétaire, se retrouvent diffusés sur l’écran d’une télévision fantôme. Derrière cette cambriole de très haut vol se profile l’ombre de l’Arabie saoudite, en conflit ouvert depuis un an avec ce pays à qui elle reproche sa trop grande proximité avec l’Iran et les factions islamistes au Proche-Orient.

Le simple nom de beoutQ, pastiche sarcastique de beIN Sports, illustre la dimension géopolitique de cette opération de sabotage, d’une ampleur jamais vue dans l’histoire de la télévision. Si le streaming illégal des matchs de la Coupe du monde prolifère depuis le développement du haut débit, le siphonnage d’une chaîne satellite tout entière, sinon à l’instigation, du moins avec la participation présumée d’un Etat, constitue une première. « Nous n’avons pas affaire à des pirates amateurs, mais à une organisation très sophistiquée et très bien financée », insiste Tom Keaveny, directeur de beIN au Moyen-Orient.

Retrait des licences

Le canal pirate a fait son apparition sur Internet au mois d’août 2017. Le site www.beoutq.se, accessible depuis l’Arabie saoudite, s’est mis à diffuser en streaming des copies des chaînes sportives qataries. Au même moment, sur Twitter, chambre d’écho de la société saoudienne, des voix très influentes, comme celle de Saoud Al-Qahtani, conseiller du prince héritier Mohammed Ben Salman, et d’Abdelaziz Al-Mriseul, célèbre commentateur sportif, promettaient l’imminente « fin de l’ère beIN Sports ».

Quelques semaines plus tôt, le 5 juin, l’Arabie saoudite avait rompu ses relations diplomatiques et économiques avec le Qatar, suivi par ses alliés dans la région, les Emirats arabes unis, Bahreïn et l’Egypte. Au blocus imposé à Doha, accusé de conspirer contre ses frères du Golfe, s’était ajouté le retrait des licences accordées à beIN Sports et à son homologue, Al-Jazira, la célèbre chaîne d’informations de l’émirat. Du jour au lendemain, ces deux emblèmes du soft power qatari avaient disparu de la plupart des écrans de la péninsule Arabique.

Mais, dans les pays arabes, où le ballon rond sert d’exutoire aux frustrations de la population, on ne ferme pas sans risque la télé qui a le monopole des buts de Ronaldo, Messi, Neymar et consorts. Les Emirats l’ont bien compris : dans ce pays, beIN Sports a fait son retour dès la fin juillet 2017 – juste avant la reprise de la Ligue des champions ! –, alors même qu’Abou Dhabi nourrit une aversion viscérale pour le Qatar.

Complicité tacite

Le royaume saoudien a opté pour une autre solution. Début octobre, des décodeurs beoutQ, fabriqués en Chine, ont fait irruption dans les boutiques d’électroniques de Riyad et de Djedda. Le piratage de la chaîne honnie a pu commencer, avec la complicité tacite d’Arabsat. L’opérateur satellitaire panarabe, dont l’Arabie saoudite est le principal actionnaire, a prêté des fréquences au nouveau venu. Seules différences avec le canal original, un décalage de transmission de 8 secondes et le logo moqueur, beoutQ, surimposé sur la marque qatarie.

« Cette chaîne est devenue très vite populaire, car l’abonnement est nettement moins cher que celui de beIN Sports, que tous les Saoudiens ne peuvent pas s’offrir, explique Shuaib Ahmed, un fan de football émirati, qui tient un blog sur l’actualité du ballon rond au Moyen-Orient. Et puis, en Arabie saoudite, tout ce qui pénalise le Qatar est immédiatement plébiscité. »

Pour l’instant, les efforts des experts antipiratage de beIN se sont révélés vains. Les courriers que la chaîne a envoyés à Arabsat et au gouvernement saoudien n’ont pas non plus abouti. Le royaume – qui n’a pas répondu aux sollicitations du Monde – dément toute violation des droits de beIN sur son territoire. Sur son site, beoutQ se présente comme une entreprise cubano-colombienne ! Et pourtant, les indices de la participation de Riyad à cette gigantesque contrebande ne manquent pas.

Une lourde facture

En plus du laxisme d’Arabsat et des services douaniers saoudiens, ainsi que des efforts de promotion déployés par des proches du palais royal, un prestataire technique saoudien, la société Selevision, propriété d’une grande famille, a contribué au lancement du site Internet de beoutQ. « Aucun des dix cabinets d’avocats que nous avons contactés en Arabie n’a accepté de prendre notre dossier », relève Sophie Jordan, directrice juridique de beIN.

Pour le groupe qatari, la facture est lourde : 17 % d’abonnés en moins, des centaines de millions de dollars de pertes. Et ce n’est qu’un début. Les décodeurs pirates ont infiltré le marché des Emirats, de Bahreïn, d’Oman et des pays du Maghreb. Depuis février, ils donnent aussi accès à des chaînes de cinéma du groupe beIN Media, la maison mère de beIN Sports.

Les Etats-Unis ont commencé à hausser la voix. En avril, sous la pression de plusieurs détenteurs de droits sportifs, comme la NBA, le bureau du représentant américain au commerce a inclus l’Arabie saoudite dans sa liste noire des pays portant atteinte à la propriété intellectuelle. Une première depuis dix ans. Mais il en faudra plus pour faire reculer Riyad. Le royaume semble déterminé à employer tous les moyens – à l’exception de la force militaire – pour mettre à genoux son adversaire.
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